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26 octobre 2011 3 26 /10 /octobre /2011 09:21

Vu sur Fluctuat :

 

Depuis quelques années, la réédition de grands classiques - ou d’œuvres oubliées de la musique - est la grande tendance de l'industrie du disque. Alors que le CD agonise et que les labels semblent jouer leur va-tout, impossible de passer à côté de ce phénomène. Dernier exemple en date, l'incontournable Nevermind de Nirvana, réédité en fanfare à l'occasion du 20ième anniversaire de sa sortie initiale. Alors les rééditions, pourquoi, pour qui et avec quels moyens ? Stratégie du music business ou véritable engouement du public et des décideurs ? Et surtout, est-ce que ça vend ? Enquête pour y voir plus clair.

Voilà bientôt 7 ans qu'il est impossible d'acheter un classique du rock, ou de la musique en général, sans se voir proposer sa version rééditée, remasterisée, accompagnée de 4 CD remplis de bonus, de posters et tee-shirt, ainsi que d'un volumineux livret dédié à la gloire de ce disque incontournable des années 50, 60, 70, 80, ou 90 (rayez les mentions inutiles).

A côté des nouvelles stars de la musique que l'industrie de l'entertainment tente de lancer chaque année, un marché prend doucement de l'ampleur, celui de la mise en valeur d'albums cultes, d'artistes qui ont marqué leur époque, ou d'autres, plus modestes et underground, mais qui furent importants pour toute une génération. Ce phénomène que le critique britannique Simon Reynolds appelle "la dépendance de la culture pop à son propre passé" dans son dernier ouvrage, Retromania, est-il l'aveu douloureux de l'incompétence actuelle des musiciens à nous faire autant vibrer que leur glorieux aïeux, une simple stratégie "de plus" du business de la musique pour nous revendre des disques que nous avons déjà, ou une vraie mise en valeur d'un patrimoine musical estimable ? Un peu de tout ça évidemment, et beaucoup d'autres choses aussi, les goûts, les tendances et les engouements d'un public proverbialement versatile étant de plus en plus difficiles à cerner aujourd'hui.

Les rééditions, pour quoi faire ?


La réédition d'un album peut tomber à point nommé pour des raisons circonstancielles, un effet d'actu, la biographie d'un artiste qui sort au même moment (exemple, la sortie d'un Best Of de Patti Smith par Legacy Recordings une division du catalogue de Sony BMG Music Entertainment) ou tout simplement un anniversaire (les 20 ans du Nevermind de Nirvana, du Screamadelica de Primal Scream, ou encore les 40 ans du What's Going On de Marvin Gaye). Selon Olivier Lamm, journaliste spécialisé (Chronic'art, France Culture), les rééditions "servent à remettre sur le marché des disques qui étaient fatalement ou momentanément indisponibles, parfois mus par des médias philanthropes qui lancent des modes autour de niches hyper spécialisées comme récemment la musique congolaise des années 70. Mais il y a surtout une tendance générale à l'auto-archivation, qui va bien au delà du seul marché de la musique (voir les coffrets de dvd d'émissions de télévision du passé qui pullulent). Les raisons culturelles, historiques et anthropologiques sont nombreuses et emmêlées les unes dans les autres : une tendance exponentielle à la nostalgie en général, une envie de fixer un peu les flux qui nous traversent… ".

Plus concrètement, les raisons de l'omniprésence d’œuvres du passé dans les bacs, peuvent aussi être économiques, comme l'explique Eric Pol, chef de produit chez Wagram : "Il y a de moins en moins d'espace pour le CD en magasin et de moins en moins de références. On cherche donc à valoriser le passé par le biais de la réédition du back catalogue d'un label. Cela permet d'être toujours présent sur le marché, sans vraiment sortir de nouveautés, qui, de toutes façons ont de moins en moins de place dans les points de vente, la stratégie principale étant aujourd'hui axée sur le téléchargement en digital". Une vision lucide, mais un peu pessimiste sur l'état actuel de la production musicale, que contredit Christophe Langris, directeur du catalogue chez Legacy Recordings (Johnny Cash, Marvin Gaye, Jimi Hendrix, Pearl Jam, Phil Spector, autant dire la Rolls-Royce des catalogues de rééditions), pour qui la transmission de l'héritage reste une part importante : "Personnellement je vois le business des rééditions comme ce qui se passe dans l'édition littéraire : on réédite des œuvres clés de la musique pour transmettre un patrimoine pour les générations futures. Ce n'est pas parce qu'une musique n'est pas actuelle, qu'elle n'est pas intéressante. Elle aide à comprendre la musique d'aujourd'hui. Et ça, c'est très important."

Rééditer des chefs-d’œuvre et revaloriser un répertoire méconnu


Dans le flot de rééditions auxquelles nous devons faire face chaque année, il est parfois difficile de s'y retrouver. Quels sont les disques importants et surtout, comment les labels définissent-t-ils leurs priorités ? "Il s'agit d'un véritable travail de direction artistique, indique Christophe Langris, chez Legacy par exemple, nous choisissons des albums ou des artistes que nous pensons véritablement importants dans l'histoire du rock et de la pop. Nous incluons des albums comme le Raw Power des Stooges sur lequel nous avons travaillé l'an dernier, mais avec tout le respect que j'ai pour lui, nous ne sortirons pas les œuvres de Joe Dassin." Parmi ce vaste choix, une priorité est donc donnée aux classiques choisis de façon circonstanciée, ou subjective, qui par la même occasion, referont surface chez les disquaires, à la radio, et dans les pages des magazines. C'est le cas de la réédition spectaculaire du catalogue de Pink Floyd par EMI, de l'album de la célébration des 20 ans du Bad de Michael Jackson par Sony, ou, bien sûr, du Nevermind, qui toutes firent grand bruit dans les médias.

Cela n'empêche pas d'autres groupes et albums, plus obscurs, de bénéficier d'un engouement pour un genre ou une scène (c'est le cas du Bakesale de Sebadoh dernièrement, du Deserter's Songs de Mercury Rev, ou encore de l'intégrale de Pavement). "Il y a rééditions et rééditions.", insiste Olivier Drago, rédacteur en chef du magazine New Noise, "quand des labels de moyenne envergure comme DFA réédite Pylon, ou quand Relapse réédite Disembowelment, on peut (peut-être) naïvement croire que l'intention est de faire connaître cette musique aux générations qui n'étaient pas nées quand elle est apparue. En ce qui concerne les rééditions par les majors, j'avoue que je doute de leur philanthropie. Certains labels indépendants se sont donnés pour mission de ne sortir que des œuvres du passé. C'est le cas de Soul Jazz, Strut ou Soundway." "Il existe de gros labels qui sont entièrement dédiés aux rééditions à l'international", explique Eric Pol, "cela reste des labels d'aficionados, mais ils sont incontournables si on aime vraiment la musique. Quand on met le nez dans un catalogue, ou un genre musical oublié, ou encore la discographie d'un artiste, forcément, ça ne s'arrête plus, c'est sans fin. Et c'est le but, rendre le public captif. Au final, on suit un label, une marque. Les fans achètent Soul Jazz, parce que c'est Soul Jazz par exemple."

Le soldat réédition sauvera-t-il le disque ?


Aujourd'hui il faudrait être autiste pour ignorer les difficultés du music business. Le CD n'en finit plus d'agonir, le marché du vinyle reste confidentiel (même si, comme le signal Oliver Lamm "les rééditions sont justement l'occasion de luxueuses et pléthoriques éditions vinyles"), les ventes au digital n'atteignent pas les sommets promis (ou imaginés). La promotion autour d'anniversaires et de rééditions seraient-elles la manne tant espérée ? Les disques sont là, les fans et la presse semblent suivre, mais concrètement, est-ce que ça marche ? Le soldat réédition sauvera-t-il le disque ? Pour Eric Pol, la réponse est clairement non : "Cela reste un marché de niche. C'est de l'épicerie fine en quelque sorte. On touche à l'esprit collectionneur. Quand – et si - c'est bien fait, même ceux qui avaient déjà le disque ont l'envie compulsive de le racheter, mais cela ne représente qu'une toute petite part du marché." Un avis que partage Christophe Langris : "Chez Sony Music, la priorité est encore et toujours le développement et la recherche de l'artiste qui fera un carton demain. Le catalogue Legacy, aussi prestigieux soit-il, reste une exception dans l'ensemble de nos activités. Même quand un artiste participe à la réalisation d'une réédition, comme ce fut le cas sur le back catalogue de Jimi Hendrix, les ventes ne sont jamais phénoménales. Pour un Nevermind ou un Bad qui vont bien se vendre, il y aura toujours un Pacific Ocean Blues de Dennis Wilson, qui lui, ne vendra que 5 000 exemplaires dans le monde entier."


On le voit, le marché de la réédition comme stratégie survivaliste de l'industrie musicale est une chimère. D'un côté l'objet réédité, souvent aussi onéreux que volumineux (voir l'énorme, et inabordable, coffret de l'intégrale de The Smiths parue début octobre 2011) reste un luxe que peu d'entre nous peuvent acquérir, de l'autre, les œuvres ainsi fixées pour l'éternité n'intéressent qu'une minorité d'amateurs : les fans, et ceux qui achètent encore des disques. Autant dire une tranche de la population ayant dépassé la trentaine. La place offerte au numérique étant de plus en plus importante, même pour des œuvres ne s'y prêtant pas a priori (comme ce fut le cas pour la discographie des Beatles, remasterisée et proposée sur iTunes et les autres plateformes de téléchargement), on imagine mal le même engouement pour la rééditions digitales, donc sans l'attrait "physique" de l'objet qui en fait tout l'intérêt. Reste donc l'héritage, dans lequel finalement, tout le monde trouve son compte. En guise de conclusion laissons parler Olivier Lamm : "Certains labels (Honest Jon's, Rush Hour, Now Again, Trunk, Finders Keepers…) ne se contentent pas de remettre à disposition des œuvres indisponibles, elles les font aussi connaître. Quand Lenny Kaye et le label Rhino ont sorti le premier coffret Nuggets (qui annonçait avec une décennie d'avance le tsunami industriel dans lequel on trempe jusqu'au cou aujourd'hui), ils ont certes bâti une "pierre tombale" pour le garage et la British Invasion ; mais ils ont également œuvré pour l'émergence du rock viscéral et érudit du début des années 2000."

La réédition, du bon et du mauvais donc, comme tout phénomène. Un syndrome "retromania" d'un côté, une culture musicale à laquelle nous n'aurions même pas pu rêver 10 ans plus tôt, mais certainement pas une vraie manne pour le music business qui prend inexorablement le bouillon années après années. Reste qu'aujourd'hui tout est disponible, et même votre petit frère de 13 ans fan de Limp Bizkit peut tomber par hasard un jour sur un chef-d’œuvre qui changera sa vie. Un disque impérissable comme l'ultime album de Dennis Wilson, par exemple, et ça, on ne peut le nier, c'est quand même drôlement bien !

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